BESTSELLER: MON FILS, CE MEURTRIER ! - Livres PDF de FrenchPDF Télécharger livres pdf
Navigation

BESTSELLER: MON FILS, CE MEURTRIER !


Au début de son livre autobiographique, « Le Klebold se rappelle le jour le plus terrible de son existence et révèle à travers quelques détails l’étonnante vibration qui la liait apparemment aux états d’âme de Dylan, son fils de 17 ans. Ce matin-là, quand il partit pour le lycée, il ne lança qu’un mot : « Bye. » Dans cette syllabe, elle avait détecté un accent qu’elle n’avait jamais entendu, « presque du sarcasme, comme s’il avait été surpris en train de se disputer avec quelqu’un ». Ce ton la troubla tellement qu’elle se retourna vers son mari, couché à ses côtés, et lui confia qu’elle se faisait du souci pour Dylan. Quelque chose ne tournait pas rond. 
Dire qu’elle avait raison serait un euphémisme. Pourtant, si le livre de Klebold contient bien un message douloureusement récurrent, c’est que cette mère ne connaissait pas réellement son fils : ils habitaient en fait deux univers parallèles,dont l’un était le produit de la machinerie complexe d’une grave maladie mentale ou, comme l’auteure préfère l’appeler, d’une « maladie du cerveau ». Son fils Dylan Klebold est l’un des deux adolescents qui se suicidèrent après leur assaut dévastateur contre le lycée de Columbine le 20 avril 1999, tuant douze élèves et un enseignant, en blessant plus de vingt autres. Quand l’horreur de cette journée prit fin et que tous les faits furent connus, Klebold avait perdu à la fois le fils qu’elle croyait avoir élevé et la personne qu’il était en réalité devenu. 
Auteur de la préface, Andrew Solomon propose dans son propre livre Far From the Tree (« Loin de l’arbre », voir Books, mars 2013) un portrait des Klebold écrit avec une grande compassion. Pendant des années, ils ont pourtant fui la presse, de peur que leurs commentaires soient mal interpré- tés. Ils craignaient même pour leur vie, après avoir reçu des menaces dans les premiers mois qui suivirent Columbine. En restant silencieux, comprit plus tard Sue Klebold, ils semblaient garder égoïstement des informations qui auraient pu être utiles à d’autres. Le père d’un des enfants tués dans l’attentat lui écrivit pour l’interroger. Passaient-ils beaucoup de temps à table avec Dylan, au dîner ? S’ils pouvaient revivre le passé, agiraient-ils différemment ? « Pourrait-on dire que vous avez été de très mauvais parents, né- gligents ? » écrivait cet homme dans sa quête de réponses.« Sans aucun doute, poursuivait-il. Mais, de toute façon, beaucoup de gens le disent déjà. » 
Au premier abord, la publication du témoignage de la mère d’un des tueurs de Columbine peut sembler de très mauvais goût. Au mieux, il s’agira d’un plaidoyer dont l’auteur n’est pas digne de confiance ; au pire, ce sera l’inévitable point final d’un spectacle médiatique. Mais la cruauté compréhensible de la lettre citée plus haut, dont Sue Klebold reproduit des extraits sans y ajouter le moindre commentaire, définit pour l’essentiel le projet de son récit. Il se lit comme s’il avait été écrit sous serment, l’auteure s’efforçant de répondre honnêtement et de manière exhaustive à cette question lancinante : qu’aurait-elle pu faire, en tant que parent, pour empêcher cette tragédie ? 
Sue Klebold décrit une vie familiale qui, sans être parfaite, paraît plus satisfaisante que la moyenne. Dylan avait grandi au sein d’un couple uni : un père travaillant à la maison qui,tous les jours après l’école, partageait un en-cas et la page Sports du journal avec son fils adolescent ; une mère qui aidait des étudiants handicapés, offrant un exemple moral au travail avant de rentrer à la maison le soir pour préparer « les épais ragoûts mexicains aux ingré- dients multiples » que ses deux fils adoraient. Sue et son mari, Tom, réagirent avec effroi quand Dylan et son ami Eric Harris,en première année de lycée, furent arrêtés pour s’être introduits par effraction dans une camionnette et y avoir dérobé du matériel électronique, délit qui aurait pu leur valoir une peine de prison. Mais Dylan s’était bien tiré du programme de soutien psychologique qui lui avait été proposé comme alternative, terminant même plus tôt que prévu. Quand il arrive à Sue de se plaindre de son fils dans son journal intime, au cours de l’année précédant l’attentat, c’est souvent pour noter qu’il est « grognon » ou a oublié de donner à manger aux chats. Elle aimait Dylan mais se faisait du souci pour lui, au point de fouiller périodiquement sa chambre (en vain), à la recherche de drogue ou d’objets volés, après ce premier incident sérieux avec la police. L’adolescent avait beaucoup d’amis, s’était rendu au bal du lycée quelques jours avant la tuerie et s’amusait encore en regardant de vieux films en famille. Cela ne l’avait pas empêché de vivre un effondrement émotionnel sans éveiller l’attention de ses parents. Ils ignoraient qu’il buvait, était obsédé par l’idée de mettre fin à ses jours et éperdument amoureux d’une fille à propos de laquelle il écrivait des textes inquiétants, mystiques, comportant des passages menaçants du style : « Il est temps. Il est temps. » Ils ignoraient qu’il s’était constitué un véritable arsenal avec son complice, Eric Harris – un gar- çon charismatique, persuasif et vraisemblablement psychotique, d’après les recherches psychologiques qu’elle cite. Le crime pour lequel Sue Klebold se condamne, c’est bien l’ignorance, qui lui inspire un insondable sentiment de culpabilité. Elle se rappelle être restée abasourdie le jour où on lui demanda si elle pourrait jamais pardonner à son fils. « “Pardonner à Dylan ? ai-je dit. C’est à moi que je dois pardonner.” […] C’est moi qui l’ai laissé tomber, pas l’inverse. » Dans l’un de ses rêves, on découvre le gar- çon encore bébé, le torse couvert de blessures sanglantes qu’elle n’avait pas vues ; dans un autre, des mères ont prévu un espace où leur bébé pourra dormir, mais pas elle, donc il ne peut pas se reposer. 
Elle reconnaît qu’il y avait eu des signes, comme si la souffrance de Dylan l’accablait au point de suinter visiblement de son corps.Il avait écrit une rédaction dans laquelle un homme en noir attaque des enfants aimés de tous leurs camarades. Un texte si perturbant que son professeur en avait parlé aux Klebold. Ils ne l’ont lu qu’après sa mort – Dylan ne le leur avait jamais montré, bien qu’ils le lui aient demandé. Mais à supposer qu’ils en aient eu connaissance, qui aurait alors soupçonné le pire, sinon les plus paranoïaques des parents ? Il n’y avait guère de précédents ; l’histoire de Columbine n’était pas encore entrée dans la conscience collective du pays. Klebold était également passée à côté des signes classiques de dépression adolescente, ou de ces élans suicidaires qui ressemblent follement aux symptômes de l’adolescence même : regard perdu dans le vague, irritabilité, tendance à s’éloigner de la famille. Pendant la dernière année de Dylan au lycée, les Klebold sentirent que quelque chose n’allait pas. « Nous avons simplement sous-estimé la profondeur et la gravité de sa souffrance et tout ce dont il était capable pour y mettre fin – ce qui eut des consé- quences mortelles. » Poliment, méthodiquement, elle met en pièces les convictions du lecteur s’imaginant qu’à la place de Sue Klebold il aurait pu tout empê- cher. « Bien sûr, rien ne garantit qu’un enfant ira bien, même avec l’aide de professionnels, écrit-elle. Après l’arrestation, les parents d’Eric l’ont envoyé chez un psy, et il s’est mis à suivre un traitement. » 
Il est difficile de ne pas prendre le parti des accusateurs lorsqu’on lit ce livre : Sue Klebold, qui se montre si mesurée, si raisonnable, n’a-t-elle pas, pour cette raison même, évité un conflit pourtant nécessaire avec son fils ? L’orgueil maternel brouillait-il son jugement ? Autant de questions nées d’un sentiment illusoire de supériorité morale ; si Klebold avait des déficiences (et quel parent n’en a pas ?), aucune ne suffit à expliquer, même partiellement, le terrible virage pris par la vie de son fils. La vigueur avec laquelle Sue Klebold a ressenti le besoin de se défendre après toutes ces années n’est surpassée que par la force de son désir de disparaître.Dans les mois et les années qui ont suivi la tragédie, elle se sentait « tapie comme un animal apeuré », atteinte de crises de panique si affaiblissantes qu’elle en vint à comprendre les élans suicidaires de son fils. Elle perdit plus de 30 kilos, se soumit, hagarde, aux rayons pour lutter contre un cancer du sein mais refusa la chimiothérapie parce que, de l’avis général, elle était trop anéantie pour y survivre. Finalement, Sue Klebold trouva une issue grâce à une mission de pré- vention du suicide, et « Le bilan d’une mère » nous donne une leçon précise à ce sujet. Elle mé- rite notre pitié, notre empathie et, souvent, notre admiration ; pourtant, son but premier dans ce livre est de mettre en garde les autres, pas de se disculper. Mais Sue Klebold semble l’avoir écrit aussi pour une autre raison : communiquer avec les familles des victimes. « Je peux seulement dire ici que si me parler ou me rencontrer peut se révéler utile pour les familles des victimes de Dylan et d’Eric, je serai toujours à leur disposition. » On éprouve alors l’étrange sensation d’assister à la plus intime des conversations. C’est l’écriture comme acte, surgie d’une vie tellement écrasée par les circonstances qu’il fallait à Sue Klebold la sécurité d’un livre de 300 pages pour s’exprimer.


Share

Poste un commentaire: